Chrétiens en Ubaye

tribune libre

  • un an après Amoris Laetitia

    par Thibaud Collin

    Un an et demi après la publication de l’exhortation apostolique Amoris lætitia, la réception de ce texte continue à créer des remous en raison même de la diversité des interprétations
    de son huitième chapitre.

    Ce texte modifie-t-il la discipline sacramentelle envers les fidèles s’étant eux-mêmes mis dans un état de vie « en contradiction objective avec la communion d’amour entre le Christ
    et l’Église, telle qu’elle s’exprime et est rendue présente dans l’Eucharistie » (Familiaris consortio, n. 84) ?

    Certains le pensent et fondent leur conviction sur une note de bas de page (n. 351) indiquant qu’une « aide sacramentelle » peut être fournie à certains fidèles vivant « dans une situation objective de péché » (n. 305) ; à la condition, qu’au terme d’un travail de discernement accompagné par un pasteur, leur imputabilité ait été estimée suffisamment faible pour ne pas les priver de la grâce sanctifiante. Et ce en raison de circonstances atténuant leur responsabilité morale quant à leur état de vie actuel.

    Rappelons qu’en 1999 le cardinal Ratzinger, dans un livre paru sur le sujet selon le souhait exprès de saint Jean-Paul II, affirmait : « Cette norme n’est pas un règlement purement disciplinaire,
    qui pourrait être changé par l’Église. Elle découle d’une situation objective qui, de soi, rend impossible l’accès à la sainte communion. » On peut dès lors penser que, bien que le pape François ait écrit dans une lettre privée adressée aux évêques de la province de Buenos-Aires qu’il partageait leur interprétation (en rupture avec la pratique antérieure), le problème est loin d’être résolu.

    Comme l’a dit le cardinal Müller lorsqu’il était encore préfet pour la Congrégation pour la Doctrine de la foi : « Si le Pape avait voulu changer une pratique si ancienne et si établie,
    il ne l’aurait pas fait dans une note de bas de page », note dont le sens n’est pas suffisamment explicite. C’est dans ce contexte de confusion pastorale et doctrinale que s’est tenu
    le 15 octobre à la cathédrale Saint-Jean de Lyon un temps de rencontre auquel le cardinal Barbarin avait convié « les fidèles ayant vécu une rupture conjugale », qu’ils soient
    remariés civilement ou non. L’intention manifestée du cardinal était de panser les blessures dont ces fidèles ont été victimes dans l’Église. Il a donc commencé son propos en leur demandant
    pardon « pour toutes ces blessures par un regard, un jugement ou un rejet brutal ».

    Puis, il a tenté de présenter le changement qu’incarne Amoris lætitia en citant les mots du cardinal Schönborn : « Le pape François a sorti la doctrine de l’Église de son carcan réglementaire, sans la changer du tout. » On aimerait en savoir plus sur ce qu’il faut entendre par « carcan réglementaire ».  Familiaris consortio et le texte du cardinal Ratzinger cité plus haut seraient-ils des exemples d’un tel carcan dont la doctrine a enfin été libérée ? Nous ne le saurons pas.

    La perspective légaliste

    Cependant « il est clair, dit le cardinal, que la phrase de Jésus : “Ce que Dieu a uni que l’homme ne le sépare pas” ne va pas cesser d’être valide par décision du Pape. » Il s’agit plutôt donc d’un changement dans la manière d’être auprès de ces personnes en souffrance. Écoute, patience, compassion sont nécessaires ce qui exige d’abandonner les deux « attitudes simplistes » : soit l’interdiction pure et simple, soit l’absence de toute règle.

    Notons qu’une telle alternative manifeste que le sujet serait abordé dans une perspective légaliste. Mais renvoyer dos à dos ces deux attitudes pour privilégier une attitude d’accompagnement et de discernement des cas singuliers peut l’être tout autant ! En effet, la soi-disant position médiane entre le rigorisme et le laxisme reste au même niveau, sur le même plan, à savoir une approche légaliste de la vie chrétienne (morale et sacrements) dans laquelle la conscience doit arbitrer un conflit entre la loi et la liberté.

    La conscience est alors vue comme une instance autonome devant se déterminer et non plus comme un acte de la raison par lequel la lumière de vérité sur le bien (la loi morale dans une approche non légaliste) éclaire l’acte à poser hic et nunc. Ici le principe moderne de la liberté de conscience ne prend-il pas l’ascendant sur le principe catholique de la conscience tel que saint Thomas, le bienheureux Newman et saint Jean-Paul II l’ont exposé ?

    De fait, le cardinal archevêque de Lyon poursuit son discours : « Quand une personne divorcée remariée ne supporte pas de ne pas pouvoir communier, et finalement décide, à cause
    de cette brûlure intérieure, de ne plus venir à la messe, il serait absurde et inhumain de continuer à brandir devant elle un panneau d’interdiction. Ce serait la conduire à une rupture
    plus grave encore et l’enfermer dans son amertume. Quand quelqu’un vit cette situation et décide en conscience d’aller communier, personne ne le juge. »

    Dans une telle situation, la vie sacramentelle semble réduite à un besoin de la subjectivité individuelle devant laquelle le pasteur s’efface de peur d’apparaître comme un censeur inhumain. Cet exemple illustre le faux dilemme dans lequel la manière légaliste d’aborder la situation plonge et le fidèle et le pasteur. L’impossibilité de communier dont parlait le cardinal Ratzinger n’est pas d’abord un interdit. Elle n’est que l’expression concrète de ce que signifient les sacrements dans leur organicité ecclésiale.

    Lors de cette soirée, Florence et Georges Romero (1) ont témoigné de leur itinéraire. Au terme d’un parcours d’accompagnement avec leur curé de Bron, celui-ci leur a proposé de « bâtir une célébration avec bénédiction de leur couple ». Le lendemain de cette célébration, ils communiaient à la messe du dimanche. Depuis lors, ils accompagnent des couples de divorcés remariés dans leur paroisse.

    De quoi une telle histoire témoigne-t-elle ?

    Que la réception d’Amoris lætitia semble aller dans le sens d’un obscurcissement toujours plus important de ce qu’est la vie sacramentelle et, par là, du mystère de l’Église. Cette altération du sens du mariage et de l’eucharistie n’est pas nouvelle. Mais désormais elle se manifeste au coeur de la vie d’un diocèse en présence de son archevêque.

    À Lyon, le mariage chrétien est-il encore indissoluble ? Est-il encore le signe de l’Alliance entre le Christ et l’Église ?

    source : L'Homme Nouveau, édition du 11 novembre 2017

  • lettre d'un soldat israélite à son général

    Le 6 septembre 1917

    Mon Général,

    Je me suis permis de demander à passer dans l’infanterie pour des motifs d’ordre personnel. Mon cas est en effet assez différent de celui de la plupart des combattants. Je fais partie d’une famille israélite, naturalisée française, il y a un siècle à peine. Mes aïeux, en acceptant l’hospitalité de la France, ont contracté envers elle une dette sévère ; j’ai donc un double devoir à accomplir : celui de Français d’abord ; celui de nouveau Français ensuite. C’est pourquoi je considère que ma place est là où les risques sont les plus nombreux.

    Lorsque je me suis engagé, à 17 ans, j’ai demandé à être artilleur sur la prière de mes parents et les conseils de mes amis qui servaient dans l’artillerie. Les «appelés » de la classe 1918 seront sans doute envoyés prochainement aux tranchées. Je désire les y devancer.

    Je veux après la guerre, si mon étoile me préserve, avoir la satisfaction d’avoir fait mon devoir, et le maximum de mon devoir. Je veux que personne ne puisse me contester le titre de Français, de vrai et bon Français.

    Je veux, si je meurs, que ma famille puisse se réclamer de moi et que jamais qui que ce soit ne puisse lui  reprocher ses origines ou ses parentés étrangères.

    J’espère être physiquement capable d’endurer les souffrances du métier de fantassin et vous prie de croire, mon Général, que de toute mon âme et de tout mon cœur je suis décidé à servir la France le plus vaillamment possible.

    Veuillez agréer, mon Général, l’assurance de mon profond respect et de mon entier dévouement.

     

                Henry Lange fut tué le 10 septembre 1918. Il avait vingt ans.